Un carnet de croquis ouvert avec une palette d'aquarelle compacte et quelques pinceaux à réservoir posés sur une table de café en terrasse
Publié le 11 mars 2024

La liberté du dessinateur nomade ne se mesure pas à la taille de son sac, mais au poids de l’intention derrière chaque outil.

  • Moins de couleurs, c’est plus de créativité et une maîtrise approfondie des nuances.
  • La gestion de l’eau est une question de sérénité nomade, pas de volume.
  • L’obstacle n’est pas le regard des autres, mais le désir paralysant de perfection.

Recommandation : Commencez par la soustraction. Enlevez un objet de votre trousse avant chaque sortie et observez comment votre créativité comble le vide.

L’envie de capturer un instant, une lumière fugace sur une façade, l’animation d’une place de marché, est une impulsion puissante pour tout voyageur. Face à l’omniprésence de la photographie, le dessin sur le vif offre une alternative, une pause, un dialogue intime avec le lieu. Pourtant, cette envie se heurte souvent à une question intimidante : quel matériel emporter ? Les listes en ligne débordent de références, de marques, de gadgets qui promettent le trait parfait. On vous parle de carnets spécifiques, de dizaines de stylos et de palettes d’aquarelle complètes, transformant le rêve d’une créativité légère en un fardeau logistique.

On accumule, on anticipe, on se prépare à toute éventualité, au risque de ne jamais vraiment commencer. Le sac devient lourd, l’installation fastidieuse, et la spontanéité, essence même du croquis nomade, s’évapore avant même que le carnet ne soit ouvert. Le matériel, censé être un serviteur, devient un maître exigeant et paralysant. On se retrouve à passer plus de temps à choisir un crayon qu’à observer le monde. Cette approche quantitative est une impasse qui étouffe l’élan créatif sous le poids du superflu.

Et si la véritable clé n’était pas d’avoir l’outil parfait pour chaque situation, mais d’apprendre à créer avec presque rien ? C’est la philosophie de la soustraction que je vous propose d’explorer. Il ne s’agit pas d’un guide d’achat, mais d’une invitation à repenser votre relation avec vos outils. L’objectif est de constituer un kit si léger, si intuitif, qu’il s’efface pour laisser toute la place à l’essentiel : votre regard. Un matériel qui ne pèse ni dans le sac ni dans l’esprit, libérant ainsi l’espace mental pour l’observation et la capture de l’instant.

Cet article va vous guider pour composer ce kit minimaliste, non pas en listant des produits, mais en comprenant les principes qui vous permettront de faire vos propres choix. Nous verrons comment la contrainte peut devenir une force, comment gérer les aspects pratiques sans s’encombrer, et surtout, comment cultiver l’état d’esprit qui transforme un simple promeneur en carnettiste de voyage.

Afin de naviguer dans cette philosophie de la légèreté, nous aborderons les questions essentielles qui se posent à tout dessinateur nomade. Ce parcours vous guidera des choix de pigments à la posture mentale, en passant par le rythme même de votre voyage.

Primaires ou godets mélangés : comment créer 50 teintes avec seulement 6 couleurs ?

La première tentation du débutant est d’acheter une grande boîte d’aquarelles. Vingt-quatre, quarante-huit couleurs… une promesse de facilité qui se révèle être une illusion. Gérer une large palette est complexe, et le résultat est souvent décevant, boueux, sans harmonie. La véritable liberté chromatique naît de la contrainte. En limitant votre palette à six couleurs fondamentales, vous vous obligez à comprendre comment elles interagissent, comment elles chantent ensemble. Vous quittez le rôle de simple applicateur de couleur pour devenir un véritable alchimiste.

Le secret réside dans le choix de ces six pigments. Il ne s’agit pas de prendre n’importe quel rouge, jaune et bleu. La clé est de sélectionner un duo pour chaque couleur primaire : une version « chaude » et une version « froide ». Un Jaune Indien (chaud, orangé) et un Jaune Auréoline (froid, tirant vers le vert) ne produiront pas les mêmes verts une fois mélangés au bleu. En adoptant cette logique, vous démultipliez les possibilités. En effet, un nuancier d’aquarelle démontre que plus de 36 teintes différentes peuvent être obtenues avec seulement six couleurs de base bien choisies. Ajoutez à cela deux couleurs « terre » polyvalentes, comme une Terre de Sienne brûlée et une Terre d’Ombre brûlée, et votre univers s’étend à l’infini.

Vue macro d'une palette d'aquarelle avec 6 godets de couleurs primaires et une roue chromatique peinte montrant les mélanges possibles

L’exercice devient alors un jeu fascinant. Au lieu de chercher « le bon vert » dans votre boîte, vous le créez. Vous apprenez que le gris d’un ciel d’orage n’est pas un pigment tout fait, mais un subtil mélange de vos trois primaires. Cette démarche vous connecte plus profondément à la scène que vous dessinez. Vous n’appliquez pas une couleur, vous interprétez une lumière, une atmosphère. Votre palette minimaliste devient alors votre signature, le reflet de votre perception du monde. Le poids de l’intention de chaque couleur que vous posez est infiniment plus puissant que le choix passif dans une palette pléthorique.

Pinceau à réservoir ou godet d’eau : quelle solution évite les catastrophes dans le sac ?

L’aquarelle nomade pose une question cruciale : la gestion de l’eau. Une bouteille qui fuit, un godet qui se renverse sur le dessin… ces petites catastrophes peuvent ruiner une session de croquis et décourager les plus motivés. La quête de la solution parfaite est au cœur des préoccupations du carnettiste. Trois grandes approches se distinguent, chacune avec sa propre philosophie et ses compromis. Elles sont le reflet de votre besoin de contrôle ou de votre amour pour la simplicité.

Pour mieux comprendre les arbitrages à faire, ce tableau comparatif, inspiré d’une analyse des pratiques en urban sketching, met en lumière les forces et faiblesses de chaque système.

Comparaison des systèmes d’eau pour l’urban sketching
Système Avantages Inconvénients Prix moyen
Pinceau à réservoir Ultra-portable, pas de renversement Contrôle du débit difficile 8-15€
Mini-godet pliable Contrôle précis, nettoyage facile Risque de renversement 5-10€
Éponge naturelle Zéro fuite, multi-usage Capacité d’eau limitée 2-5€

Le pinceau à réservoir est le choix de la sécurité absolue. Tout-en-un, il élimine le besoin d’un récipient séparé et donc le risque de renversement. C’est l’outil de la discrétion, parfait pour dessiner dans un train ou un musée. Cependant, cette sécurité a un coût : un contrôle de l’humidité moins précis. Le débit d’eau peut être capricieux, rendant les grands lavis délicats à réaliser. Le mini-godet pliable, souvent magnétique pour se fixer à la palette, est le choix du contrôle. Il permet de rincer son pinceau classiquement et de prélever la juste quantité d’eau. C’est la solution qui se rapproche le plus de l’atelier, mais elle demande plus d’attention pour éviter l’accident.

L’éponge naturelle : la solution poétique et méconnue

Une artiste aquarelliste spécialisée en urban sketching partage son expérience avec l’éponge naturelle comme micro-réservoir d’eau. Cette méthode, utilisée lors de ses sessions de croquis urbains, permet de transporter de l’eau sans aucun risque de fuite tout en servant d’outil de nettoyage et même de création d’effets texturés. Une éponge de la taille d’une pièce de monnaie, simplement humidifiée avant de partir et placée dans un petit sachet étanche, se glisse dans n’importe quelle trousse. C’est l’incarnation de la philosophie minimaliste : un seul objet, plusieurs fonctions, zéro risque.

Le choix n’est donc pas seulement technique, il est personnel. Préférez-vous la sécurité totale du pinceau à réservoir, le contrôle familier du godet, ou l’ingéniosité minimaliste de l’éponge ? Votre réponse définira une partie de votre pratique nomade et de la sérénité avec laquelle vous aborderez vos sessions.

Pourquoi la peur du regard des passants tue votre spontanéité (et comment l’ignorer) ?

Le plus grand obstacle pour le dessinateur urbain n’est pas technique, il est psychologique. C’est cette petite voix qui murmure : « Que vont penser les gens ? ». Cette peur du jugement, du regard des curieux, est un puissant inhibiteur. Elle nous pousse à chercher des endroits isolés, à dessiner vite et mal, ou pire, à ne pas oser sortir notre carnet du tout. Elle transforme un acte de plaisir en une épreuve, et tue dans l’œuf la spontanéité qui fait toute la saveur du croquis sur le vif.

Cette peur est fondée sur une illusion : l’idée que le monde entier nous observe et nous juge. La réalité est bien plus simple et bienveillante. La plupart des gens ne vous remarquent même pas. Et ceux qui le font sont le plus souvent animés par une curiosité positive ou de l’admiration. Ils voient un acte de création, une pause poétique dans le tumulte du quotidien. Comme le rappelle la communauté des Urban Sketchers, l’expérience est souvent enrichissante.

Dessiner en public créé des opportunités d’interaction. La majorité de ces interactions sont positives et bienveillantes. Dans certains cas, dessiner dans un café a même produit un café gratuit du propriétaire.

– Urban Sketchers Community, Wikipedia – Urban Sketchers Movement

Ignorer cette peur ne signifie pas la nier, mais l’apprivoiser avec des stratégies concrètes. Il s’agit de se créer une « bulle » de concentration, un espace mental où le monde extérieur s’estompe. L’objectif est de rendre l’acte de dessiner si simple et si rapide que la peur n’a pas le temps de s’installer.

Un artiste dessinant tranquillement dans son carnet sur une terrasse de café, vu de profil avec des passants flous en arrière-plan

Votre kit de désamorçage social pour dessiner en public

  1. Créer une bulle : portez des écouteurs, même sans musique, pour signaler votre concentration et décourager les interruptions.
  2. Sécuriser votre espace : asseyez-vous dos à un mur ou à un pilier pour éliminer la sensation d’être observé par-derrière.
  3. Préparer des réponses simples : ayez une ou deux phrases prêtes, comme « Je m’amuse à capturer l’ambiance », pour répondre aux curieux avec le sourire.
  4. Commencer par l’action : lancez-vous dans des croquis très rapides (1 à 2 minutes) pour briser l’inertie et court-circuiter l’hésitation.
  5. Choisir le bon moment : pour vos premières sessions, privilégiez les heures creuses (tôt le matin, en semaine) pour vous habituer en douceur.

En réalité, le regard le plus dur que vous croiserez est le vôtre. C’est l’exigence de perfection qui paralyse. En acceptant que votre carnet est un terrain de jeu et non une œuvre d’exposition, vous désamorcez la pression. Chaque trait, même « raté », est l’empreinte d’un instant. C’est cette authenticité qui donne sa valeur à votre carnet.

L’erreur de vouloir tout dessiner qui vous fait rater l’ambiance globale de la scène

Face à une scène complexe – une place animée, une rue aux détails architecturaux foisonnants – le réflexe est souvent de vouloir tout inclure. Chaque fenêtre, chaque passant, chaque brique. C’est une erreur compréhensible, dictée par un désir de fidélité. Mais c’est aussi le chemin le plus sûr vers la frustration. Le dessin s’éternise, la composition devient chaotique, et l’essentiel, l’ambiance de la scène, se noie dans un océan de détails superflus. Le carnettiste n’est pas une photocopieuse. Son rôle n’est pas de reproduire, mais d’interpréter.

Le vrai talent du dessinateur nomade réside dans sa capacité à choisir. Choisir ce qu’il va dessiner, mais surtout, choisir ce qu’il va omettre. Simplifier une scène, c’est en extraire l’essence. C’est identifier l’élément qui raconte l’histoire : une enseigne lumineuse qui colore le trottoir, la posture d’un musicien de rue, le jeu d’ombre et de lumière sur une porte ancienne. Le reste n’est que du bruit. Se concentrer sur un détail fort donne paradoxalement une impression plus juste de l’ensemble qu’une tentative exhaustive et laborieuse.

La technique du ‘viseur mental’ pour simplifier et magnifier

Une méthode puissante enseignée par de nombreux artistes, comme les créateurs d’illustrations des Etherington Brothers, consiste à utiliser ses mains comme un cadre de cinéma. En formant un rectangle avec vos pouces et vos index, vous pouvez « cadrer » la réalité, l’isoler du chaos environnant. Faites varier ce cadre, testez différentes compositions. Une étude de cas sur l’approche de la simplification de scènes complexes montre comment cet exercice simple change radicalement la perception. Vous ne subissez plus la scène, vous la composez. Isolez un lampadaire, un vélo appuyé contre un mur, ou même juste le reflet dans une flaque d’eau. Faites de cet élément le héros de votre dessin. Le reste peut être simplement suggéré, esquissé, ou même totalement absent.

Cette approche a un double avantage. Non seulement elle produit des dessins plus forts et plus personnels, mais elle rend aussi le processus plus rapide et plus agréable. Au lieu de vous lancer dans un marathon épuisant, vous profitez d’une série de sprints créatifs. Vous pouvez ainsi capturer l’esprit de plusieurs lieux en une seule journée, plutôt que de vous éreinter sur une seule vue. Apprendre à ne pas tout dessiner, c’est peut-être la compétence la plus importante et la plus libératrice que le carnettiste puisse acquérir.

Chronologique ou thématique : quelle structure rendra votre carnet passionnant à relire ?

Un carnet de croquis est plus qu’une simple collection de dessins. C’est un récit, le journal d’un regard. Une fois les pages remplies, le plaisir se prolonge dans la relecture. Mais pour qu’un carnet soit captivant à feuilleter, pour vous comme pour les autres, sa structure, son rythme, doit être pensée. La question n’est pas anodine : comment organiser ce flot d’images pour qu’il raconte la meilleure histoire possible ? Deux grandes logiques s’affrontent : l’ordre chronologique et l’approche thématique.

L’approche chronologique est la plus simple et la plus intuitive. On remplit les pages les unes après les autres, au fil des jours et des découvertes. Le carnet devient un véritable journal de bord, où le dessin d’un café le matin est suivi par celui d’un musée l’après-midi. Cette méthode a le charme de l’authenticité et de la spontanéité. Elle capture le flux du voyage, ses hasards et ses imprévus. C’est la mémoire brute de votre périple. Pour un artiste comme l’urban sketcher Lapin, qui a complété plus de 200 carnets de croquis en 18 ans, cette accumulation chronologique devient une œuvre en soi, une archive de vie.

L’approche thématique est plus réfléchie. Elle demande de rompre avec la linéarité du temps. Au lieu de suivre le fil des jours, on regroupe les dessins par sujet. Une double page consacrée aux portes de la ville, une autre aux musiciens de rue, une troisième aux tasses de café. Cette méthode crée des collections, des séries qui mettent en valeur les variations sur un même thème. Elle transforme le carnet en une sorte d’essai visuel, une analyse de votre sujet de prédilection. Cela peut se faire en dédiant un carnet entier à un thème ou, plus simplement, en laissant des pages blanches pour y revenir plus tard et regrouper les dessins a posteriori.

Une troisième voie, peut-être la plus riche, est la structure « cinématographique ». Elle consiste à penser chaque double page comme une scène. Au lieu de vous contenter d’un seul grand dessin, vous variez les « plans » pour créer un rythme dynamique :

  • Plans larges : un paysage urbain complet, une vue d’ensemble pour planter le décor.
  • Plans moyens : une scène de rue avec quelques personnages, pour montrer l’interaction.
  • Gros plans : un détail architectural, un plat sur une table, un objet insolite, pour apporter de la texture et du concret.
  • Intégration d’artefacts : un ticket de métro, une feuille d’arbre, une étiquette de bouteille… Ces fragments de réel, collés sur la page, ancrent le dessin dans une matérialité et une sensorialité accrues.

Cette narration visuelle, souvent complétée par des notes manuscrites, transforme la relecture en une expérience immersive. Le carnet ne se contente plus de montrer, il raconte.

1 pays en 1 mois vs 3 pays en 15 jours : quel rythme pour comprendre vraiment une culture ?

La philosophie de la soustraction et de l’observation qui s’applique au dessin trouve un écho direct dans la manière de voyager. Le rythme du périple conditionne la profondeur du regard. Un voyageur qui traverse trois pays en deux semaines accumule les « checkpoints » : la photo devant le monument, le plat typique coché sur la liste. Son carnet, s’il en a un, sera une collection d’instantanés, de vignettes rapides, peut-être frénétiques. C’est un style, celui de la capture d’énergie, du collage d’impressions fugaces. Chaque dessin est une course contre la montre, un aperçu avant de repartir.

À l’inverse, passer un mois dans un seul pays permet de changer de posture. On cesse de survoler, on commence à atterrir. Le rythme ralentit. On a le temps de revenir au même endroit à différentes heures de la journée pour observer la lumière changer. On peut s’asseoir dans un café non pas pour une pause de quinze minutes, mais pour une matinée entière, simplement à regarder et dessiner. Le carnettiste n’est plus un touriste pressé, il devient un habitant temporaire. Il remarque les habitudes des locaux, les interactions, les détails invisibles à celui qui court.

Ce rythme lent est un luxe qui nourrit extraordinairement la pratique du dessin. Les croquis deviennent plus denses, plus riches en histoires. On ne dessine plus seulement le bâtiment, mais aussi le marchand qui installe son étal devant chaque matin. On ne dessine plus seulement le plat, mais aussi les mains de la cuisinière qui le prépare. Le carnet de croquis cesse d’être un simple recueil de souvenirs pour devenir un outil de compréhension culturelle. Chaque page est une conversation silencieuse avec un lieu.

Il n’y a pas de bon ou de mauvais rythme. L’un privilégie la diversité des stimuli, l’autre la profondeur de l’immersion. Le choix dépend de l’intention du voyageur-artiste. Cherchez-vous l’adrénaline d’un montage rapide de scènes variées, ou la paix méditative d’une longue contemplation ? Votre carnet sera le fidèle reflet de ce choix. Le plus important est d’être conscient de ce rythme et de l’assumer, pour que votre manière de voyager et votre manière de dessiner soient en parfaite harmonie.

Pourquoi écrire le soir au bivouac décuple-t-il les bienfaits thérapeutiques de la marche ?

Après une longue journée de marche, lorsque le corps est fatigué mais l’esprit apaisé, s’asseoir près du bivouac et ouvrir un carnet est un geste puissant. Si le dessin capture le visible, l’écriture, elle, capture l’invisible. Elle est le complément naturel du croquis, la bande-son de l’image. Écrire le soir n’est pas seulement un acte de documentation, c’est un processus de digestion émotionnelle et sensorielle qui décuple les bienfaits de l’effort physique.

La marche, par son rythme répétitif, met le corps en mouvement et libère l’esprit. Les pensées flottent, les soucis s’estompent, les sens s’aiguisent. On remarque le chant d’un oiseau, l’odeur de la terre humide, la sensation du vent. Ces perceptions sont fugaces. L’écriture, le soir venu, permet de les ancrer. En posant des mots sur ces sensations, on leur donne une forme, une permanence. Le « joli paysage » de l’après-midi devient, sous la plume, « la lumière dorée filtrant à travers les mélèzes, faisant danser les ombres sur la mousse ». L’acte de nommer cristallise le souvenir et le rend plus intense.

Cet exercice a une vertu thérapeutique profonde. Il permet de traiter les expériences de la journée, de mettre de l’ordre dans le flux de conscience. C’est un moment de dialogue avec soi-même. Qu’est-ce qui m’a marqué aujourd’hui ? Quelle émotion ai-je ressentie face à ce panorama ? Quelle difficulté ai-je surmontée ? L’écriture devient un miroir qui reflète non seulement le chemin parcouru sur la carte, mais aussi le chemin parcouru à l’intérieur de soi. C’est une forme de méditation active qui prolonge l’état de pleine conscience induit par la marche.

Coupler le dessin et l’écriture dans le même carnet crée un objet d’une richesse inouïe. Le croquis montre ce que vous avez vu, le texte raconte ce que vous avez ressenti. L’un sans l’autre est une vision partielle. Ensemble, ils créent une capsule temporelle, une empreinte complète de votre passage. Le soir, au bivouac, sous le silence des étoiles, le crayon et le stylo ne sont pas des outils, mais des instruments de thérapie et de mémoire.

À retenir

  • La soustraction créative : posséder moins d’outils pour plus de maîtrise et de liberté.
  • La maîtrise au service de l’oubli : connaître parfaitement son matériel pour qu’il s’efface au moment de la création.
  • Le sujet est le sentiment : le but n’est pas de copier le réel, mais de retranscrire l’émotion qu’il suscite en vous.

Nuit en cabane ou en bulle : quelle expérience choisir pour une déconnexion totale en 24h ?

Le voyage du carnettiste est une quête de connexion avec le monde extérieur. Mais pour que cette connexion soit féconde, elle doit être équilibrée par des moments de déconnexion, de retraite. Le choix du lieu où passer la nuit n’est pas anodin ; il influence la manière dont on digère les expériences de la journée. Après avoir rempli ses pages de croquis et de notes, le dessinateur a besoin d’un sanctuaire. Deux options d’hébergement insolite, la cabane et la bulle, proposent deux philosophies radicalement différentes de la déconnexion.

La cabane dans les bois est un archétype puissant. C’est un retour à l’essentiel, à la matière. Le bois qui craque, l’odeur de la résine, la protection de murs solides face à la nature. C’est une expérience d’ancrage. La cabane invite à l’introspection, au repli. Elle offre un cadre rassurant pour étaler ses dessins, relire ses notes, se plonger dans un livre à la lueur d’une lampe. La déconnexion ici est une fermeture volontaire au monde extérieur pour mieux se reconnecter à soi. C’est un refuge, un cocon protecteur qui favorise la concentration et la consolidation des souvenirs de la journée. Le monde est à la porte, mais pour un soir, on choisit de rester à l’intérieur.

La nuit dans une bulle transparente est l’expérience inverse. Ce n’est pas une retraite, mais une immersion. Au lieu de se couper de la nature, on s’y fond. La paroi transparente abolit la frontière entre l’intérieur et l’extérieur. On ne se cache pas de la forêt, on dort en son cœur. La déconnexion des sollicitations du quotidien (écrans, bruits) se fait au profit d’une hyper-connexion à l’environnement immédiat. Le spectacle n’est pas dans le carnet, mais au-dessus de la tête : le lent défilé des étoiles, la silhouette des arbres qui se découpent sur le ciel nocturne. C’est une invitation à la contemplation passive, un lâcher-prise total. Le carnet reste fermé, l’expérience est purement sensorielle et méditative.

Le choix entre la cabane et la bulle dépend de ce que le voyageur-artiste recherche à la fin de sa journée de création. A-t-il besoin de structure et de solitude pour analyser et synthétiser son travail (la cabane) ? Ou a-t-il besoin de vider son esprit et de se laisser submerger par la beauté brute du monde pour recharger son inspiration (la bulle) ? L’une est un atelier, l’autre une salle de méditation. Les deux offrent, en 24 heures, une puissante rupture avec le quotidien, mais par des chemins diamétralement opposés. La vraie question est : ce soir, avez-vous besoin de vous retrouver ou de vous oublier ?

Alors, prenez ce carnet, un seul crayon, et sortez. La prochaine page blanche n’attend que l’empreinte de votre regard. Le plus beau matériel du monde est celui que vous avez avec vous, celui qui vous permet de dire, ici et maintenant : « j’étais là, et j’ai vu ».

Rédigé par Élise Moretti, Artiste plasticienne polyvalente et formatrice en loisirs créatifs, diplômée des Beaux-Arts, cumulant 10 ans d'enseignement en dessin, peinture, céramique et couture. Elle transforme les techniques académiques en projets accessibles pour les amateurs.